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Extraits tirés du récit HISTOIRE À SE RÉVEILER DEBOUT de Laurent Grenier.
Extrait 1
Lundi matin, curieusement pas de sonnerie, et pourtant
il me semblait… enfin, je me réveille plus tard que
d’habitude. Diable, je vais être en retard à mon travail! Je
me précipite dans la salle de bain; vite, vite, vite, aïe, maudite
lame! Va pourtant falloir que je m’achète un rasoir électrique.
Mais bon, ça saigne à peine. Je cours à la cuisine pour manger
n’importe quoi en vitesse, puis soudain j’arrête ma
course et reste planté là, baba et incrédule, avec le sentiment
étrange de m’être réveillé une seconde fois : je fixe la
carte d’adieu que mes compagnons de travail m’ont donnée
vendredi dernier; elle est collée par un aimant à la porte de
mon frigo. Retraité, je suis un retraité. Seul, avec rien à
faire et nulle part où aller. Quelle légèreté; quelle lourdeur!
Environ quarante ans à enseigner la biologie à des
élèves du secondaire. Oh! je ne me plains pas (d’ailleurs
à quoi bon?), mais tout de même je m’interroge sur le sens
de tout ça. Je me souviens de mon père – chef de laboratoire
pour une compagnie pharmaceutique – qui me
traitait de rêveur alors que la philosophie exerçait sur mon
jeune esprit une puissante attraction, proportionnée à la
confusion de mes idées sur l’existence. Je crois que je n’étais
pas doué pour le bonheur.
— As-tu pensé à ce que tu vas faire pour gagner ta vie?
— Euh, j’sais pas trop.
Mon père, lui, avait les idées claires. De plus, il était
passionné pour les sciences de la vie et sa passion était communicative.
« La science, mon garçon, des faits, des preuves,
des applications utiles, bon sang! Pas des rêveries dépourvues
de sens pratique. » Je me suis laissé convaincre
par son discours; je me suis même intéressé à la biologie,
assez pour faire carrière dans ce domaine, mais sans vraie
passion, sans grande ambition.
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Extrait 2
Je me souviens qu’à l’école, je ne valais pas tripette,
côté sports, en plus d’avoir une tronche accidentée à laquelle
on eut volontiers ajouté un signal de détour. J’avais un nez
de boxeur, à cause d’une chute dans un escalier qui remontait
à l’enfance, et mes dents étaient un rêve d’orthodontiste.
Mes parents, néanmoins, n’avaient pas tenu à me doter d’un
appareil dentaire. Peut-être estimaient-ils qu’une tambouille
immangeable ne mérite pas un bouquet de persil.
Quant au physique, outre ma petite taille, j’étais déjà
gras et ventripotent, par gourmandise, et si je creuse un peu
sous cette faiblesse, je découvre une humeur noire. Foutu
portrait. Quoi qu’il en soit, mes tares multiples ruinaient
douloureusement mes espoirs d’impressionner les filles.
Surtout Émilie, avec une peau à la vanille qui respirait la
santé et des rondeurs à vous coincer la gorge. Sans parler
de son allure de propreté immaculée qui faisait oublier ses
fonctions organiques. Chaque fois que je la croisais, je
l’aurais virée sur la tête pour lui lécher goulûment la chatte
et les fesses comme un cornet de crème glacée. Bon sang
de bonsoir, dans quel état je me mets!
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Extrait 3
Dieu se cherche un Dieu – comme un chat
court après sa queue – et n’est jamais satisfait de la rencontre
avec lui-même.
Extrait 4
...le rapport avec le monde se fait toujours
sous le signe de l’harmonie ou du conflit. Et c’est lorsqu’il
y a conflit que le concept d’autre acquiert de la substance,
dans la proportion où l’autre oppose une résistance.
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Extrait 5
Vers onze heures et demie, avant le dîner, j’ai pris la voiture pour me
rendre au centre commercial, qui est à deux pas. « C’est
vraiment trop bête », me suis-je dit, mais ce matin-là deux
pas, c’était trop. Ordinairement, prenez note, je fais cette
distance à pied, le retour comme l’aller, sans rouspéter. Un
poussah a sa fierté. N’empêche que les circonstances ont
eu raison de cette fierté. J’ai empoigné mes clés de voiture
et suis parti la queue basse. Disons plutôt, dans mes petits
souliers. J’aurais honte de vous laisser croire que j’ai la
plupart du temps la queue en trompette. Quand j’étais jeune,
toutefois, bon sang! C’en était embarrassant. J’étais toujours
prêt à claironner l’entrée de la reine, qui hélas!
n’entrait jamais. Je me souviens d’un compagnon de classe,
Guillaume de son prénom, une espèce de maringouin qui
aimait me piquer au vif en relevant moqueusement le fait
que mes rares exploits athlétiques se limitaient au bras de
fer, où j’avais surtout la réputation d’avoir un poignet
redoutable. Bon, trêve de souvenirs licencieux.
J’ai donc pris la voiture, et soudain boum! en traversant
l’intersection. Rien de grave, même si j’ai été secoué –
ma nuque en particulier. J’étais néanmoins en état de choc.
L’autre automobiliste, quant à lui, furieux et volubile, était
visiblement en possession de tous ses moyens. « Eh, patate,
le stop, là, vous imaginez peut-être que c’est pour la décoration!
Une Volvo toute neuve, que je vous dis. Évidemment,
vous vous en foutez, avec votre Lada rouillée. Et mon
rendez-vous que je vais manquer à midi. C’est encore vous
que je dois remercier. Ah, quel gâchis! Si je ne me retenais
pas, je vous réduirais en purée. » J’étais confus et interdit,
intimidé aussi par cet homme robuste d’une trentaine d’années
dont les bras tournoyaient comme les batteurs d’un malaxeur
de cuisine.
Puis un policier est arrivé. L’homme s’est un peu
calmé en voyant que je ne rechignais pas à reconnaître mon
tort, quoiqu’il ait tamponné et endommagé l’aile droite, à
l’avant de ma voiture. J’étais alors sorti de ma stupeur et
j’éprouvais une rage sourde contre moi-même. « Pauvre
cloche! » ai-je murmuré, en songeant que j’avais conduit
comme un pied parce que j’avais la tête ailleurs. Et l’homme,
qui avait l’oreille fine, de s’emporter comme si je l’avais
insulté sous cape. « Non, non, détrompez-vous, c’est de moi-même
que je parle. » Et il s’est fait une joie de convenir que
j’avais raison.
Une fois les formalités accomplies, le policier a
insisté pour que j’aille à l’hôpital, cependant que je me tâtais
la nuque. Après mon infraction, j’ai senti le besoin de
me racheter par un acquiescement servile et je suis allé au
service des urgences. Sans compter que ma nuque me
préoccupait.
Trois heures et demie plus tard, l’estomac vide et la
tête pleine d’information insignifiante, lue sans réel intérêt
dans des vieilles revues à potins pour masquer ma lassitude,
j’étais encore dans la salle d’attente. Devant moi, mal
assise dans sa chaise trop étroite, une femme obèse donnait
un spectacle ébahissant de bourrelets plantureux dans une
tenue moulante, rose bonbon. On eut dit une mer déchaînée
dont les vagues déferlaient sur les appuie-bras. Moi qui aime
les grosses femmes, j’étais servi. Une vraie aubaine, du genre
trois pour le prix d’une. Toutefois, ostensiblement malade,
elle ne paraissait pas à son avantage. Elle prenait sans cesse
la température de son front et respirait bruyamment ou toussait
à tout rompre, ou encore mouchait énergiquement son
nez, qui faisait office de sirène et signalait si fort sa présence
que nul ne l’ignorait. De plus, par intervalles, elle allait à la
réception et y plaidait sa cause, en déployant l’assortiment
fiévreux et morveux de ses symptômes. La réceptionniste –
une dame d’un certain âge au sourire usé jusqu’à la corde –
ressassait mécaniquement le même refrain justificatif où il
était recommandé d’être patient à plus d’un titre. J’avais
personnellement renoncé à la harceler pour accélérer le processus,
ayant enfin compris qu’elle fonctionnait comme un
bouton d’ascenseur.
Tout à coup, un jeune homme a fait irruption en
tenant son bras gauche dans une serviette rouge qui avait
été blanche. Il pissait le sang comme un cochon égorgé et là
le personnel infirmier et médical s’est magné. Même la
statue de cire parlante et articulée, à peine mouvante, qui
tenait lieu de réceptionniste s’est miraculeusement animée
et j’ai cru à un être vivant, et qui plus est, vibrant. Puis le
branle-bas s’est résorbé et j’ai profité de l’occasion pour
expliquer à la dame que j’avais déjà patienté depuis près de
quatre heures et que ma gratitude serait immense si on
daignait me traiter avant ma dernière heure, question de
mourir en forme. Ce à quoi elle a répondu que ce ne serait
pas long. Mais je sentais qu’elle mesurait le temps avec
une montre molle.
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Extrait 6
J’ai fait un rêve pittoresque cette nuit. Une fourmi
ouvrière maintenant à la retraite et particulièrement croûte
avait l’habitude d’un bain de soleil quotidien sur une minuscule
butte de sable entre deux cailloux. Pourquoi cette
butte plutôt qu’une autre? Allez savoir! Les fourmis, je
suppose, pas moins que les humains, jettent souvent leur
dévolu sur la première chose qui leur donne des raisons de
le jeter là et ne regardent pas au-delà de cet horizon. On se
crée de cette façon un petit monde fermé et oublie qu’un
vaste univers le déborde. Ou si on ne l’oublie pas, on ne se
fatigue pas à y penser et cette paresse renforce son caractère
routinier.
Donc notre fourmi s’était arrêtée à une butte minuscule
sans vouloir en démordre. Disons simplement qu’elle
était butée. Et pourtant alentour, une plage immense – qui
bordait la côte d’une île déserte – s’étendait à perte de vue
et lui offrait une infinité d’occasions de se faire chauffer la
couenne.
Un jour un scarabée, qui d’aventure passait par cet
endroit, réduisit la butte à néant et poussa son caprice destructeur
jusqu’à disperser les cailloux qui la flanquaient.
La fourmi en fut toute bouleversée. Même qu’elle résolut
d’aller ruminer son chagrin dans sa fourmilière et de ne
plus en sortir. Ses amies eurent beau l’encourager à reprendre
le chemin du soleil, elle s’entêta dans sa sombre attitude et
mourut de neurasthénie. C’est alors que je me suis réveillé
en me récriant d’indignation : « Non, mais, cette fourmi est
vraiment un âne! » Puis j’ai ri de moi.
Il n’empêche que mon rire avait un goût de lait
tourné. Car la perspective d’être sevré de mes petites habitudes,
à cause d’un bouleversement, me faisait au fond
chialer comme un bébé. Je savais que cette réaction était
puérile et que, moyennant un effort assidu, des joies solides
finiraient probablement par remplacer les vieilles mamelles
suintantes qui me nourrissaient l’âme. Je soupçonnais en
outre que ces mamelles feraient à peine bander un ancien
taulard. Mais c’est fou à quel point on peut être attaché à sa
routine du seul fait qu’elle est familière, quand même elle
serait plutôt moche.
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Extrait 7
Peut-être suis-je condamné à souffrir mille affronts
en plus de mille autres contrariétés pour jouir de la vie.
Celle-ci serait donc un mouvement dont l’impulsion est une
pénible imperfection, essentiellement incurable. On ne trouverait
de soulagement que dans le progrès – un soulagement
éphémère qu’il faut toujours recommencer. Et pourtant je
devine dans cette imperfection mouvante, où la souffrance
et la joie sont les deux phases d’un cycle perpétuel, une
étrange perfection. Est-ce que je m’abîme ici dans un paradoxe
insensé? Je ne crois pas. La vérité est une étincelle qui
surgit de la collision entre deux extrêmes de pierre.
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Extrait 8
Me voilà de nouveau allongé sur mon roc favori, au
bord de la rivière. J’éprouvais le besoin de prendre l’air et
de m’abandonner à une douce oisiveté après quelques heures
de jubilation créatrice entre quatre murs. Tout compte fait,
je ne vis pleinement que si je revis chaque jour d’une
manière réfléchie et ce faisant le savoure avec le sentiment
exaltant d’en saisir le sens. J’écris pour penser, je pense
pour écrire, et dans ce mouvement circulaire où l’oeuf précède
la poule autant que le contraire, j’apprends à aimer
vivre.
Je me pose maintenant cette question : l’inertie
minérale n’est-elle pas un sommet de plénitude invariable,
qui exclut toute difficulté parce qu’elle est acquise et se
perpétue sans effort? Elle s’accompagne en effet d’une résistance
passive au changement. N’est-elle donc pas un sommet
de facilité? Je ferme les yeux et imagine l’existence uniforme
du roc qui me sert de socle. Je l’imagine d’autant plus
spontanément que j’ai l’immobilité d’une statue et suis
absorbé dans l’instant durable d’un plaisir simple, qui
consiste à me sentir bien au soleil, sans avoir à me donner du mal.
Puis l’ennui s’insinue dans mon esprit ankylosé et
j’associe de moins en moins facilité et félicité. J’ouvre les
yeux et me redresse pour regarder alentour, et envisage de
me promener. Je suis entre autres attiré par une baigneuse
aux formes pleines qui sort de l’eau au ralenti en balançant
les hanches ostensiblement. Elle ambitionne sans doute de
faire bander tous les mâles hétéros dans un rayon d’un
kilomètre. Pour ma part, j’ai le cerveau dilaté par la concupiscence,
tandis que ma verge est pitoyablement flasque.
Adieu jeunesse! Adieu l’époque où je hissais lestement le
pavillon du désir au faîte de ma verge, raide comme un mât!
Ma libido est en berne. Tant pis, mais aussi tant mieux. Je
perdrai moins de temps à me masturber.
Autre chose retient mon attention – une chose d’un
autre ordre, où je m’abstrais de mes appétits charnels, animaux,
pour embrasser des matières intellectuelles, spécifiquement
humaines. Je suis captivé par un geyser d’idées
qui jaillit des profondeurs de mon esprit. Son jaillissement
trahit une pression intérieure que je ne saurais contenir.
L’ennui manifestait cette pression, cette incapacité à me
satisfaire indéfiniment d’un calme plat, si bienheureux fûtil.
Je n’avais réussi qu’à le mettre en veilleuse pendant
quelques minutes d’inertie et de plénitude minérales. Ma
nature contient donc une force d’impulsion qui finit toujours
par l’arracher à la simplicité imbécile d’une passivité béate.
Est-ce là une vertu ou un vice de cette nature, qui détermine
l’humanité à être l’avenir des pierres? Les uns répondront
ceci et les autres cela, selon que la vie leur sourit ou non.
À quelque six mètres du rivage, un véliplanchiste
inexpérimenté se tient debout tant bien que mal sur sa
planche et soudain perd l’équilibre. Plouf. Il regrimpe alors
à grand-peine sur celle-ci en l’abordant du côté gauche et
pique du nez quelques secondes plus tard du côté droit.
Deuxième plouf. Sans attendre, il remet ça et tombe presque
instantanément à la renverse. Troisième plouf. Je compatis
à ses misères dont je m’amuse également, tandis qu’il recommence
les mêmes erreurs et les mêmes plongeons ou
culbutes avec un entêtement à la fois admirable et risible.
On dirait un numéro de clown qui s’éternise.
Et le cirque continue. Le véliplanchiste se hisse
péniblement sur sa planche et chancelle plus que jamais
comme s’il s’était pinté au whisky. « Ah non! » Hélas! oui.
Énième plouf. Là il est complètement soûl de frustration et
de fatigue. « Assez pour aujourd’hui! » Il tire sa planche
jusqu’au rivage et va s’effondrer sur le sable en poussant
un long soupir où il achève de se dégonfler. Puis il ferme
les yeux et se laisse aller à jouir d’un bain de soleil reposant.
Il ne bouge plus et s’harmonise avec le sable. Ainsi les
pierres sont l’avenir provisoire de l’humanité, qui est l’avenir
provisoire des pierres. La boucle est bouclée.
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Extrait 9
— Comme vous le savez, votre ADN est le support matériel
de votre hérédité. Il organise les éléments biochimiques de
vos cellules conformément à son programme génétique et
perpétue ainsi votre structure vivante. Car celle-ci est dynamique
et non statique comme un corps inerte. Elle se
détériore et se régénère sans cesse, dans certaines limites.
D’une manière analogue, votre attitude donne quotidiennement
aux éléments de votre expérience un sens conforme
à son mode d’interprétation et ce faisant maintient votre
image du réel. Il suffit qu’elle soit négative pour que cette
image soit malheureuse. Cependant, rien ne vous empêche
d’exposer votre attitude à la méditation, au dialogue et à la
lecture, qui sont comparables à des agents mutagènes. Je
sais, la comparaison est douteuse, puisque mutagènes veut
souvent dire carcinogènes dans l’univers génétique, qu’il
faut pourtant distinguer de l’univers mental. N’allez donc
pas craindre un cancer de l’esprit qui pourrait l’anéantir,
quoique la méditation, le dialogue et la lecture comportent
certains dangers. On peut s’égarer dans des rêveries oiseuses
ou subir l’influence néfaste de personnes mal pensantes.
En revanche, on peut méditer, dialoguer et lire avec profit.
La sagesse est le produit d’une mutation intellectuelle qui
transforme favorablement une attitude négative pour le plus
grand bonheur d’un être.
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Extrait 10
Un jour, tandis que j’avais dépassé la cinquantaine
et rongeais mon frein, je suis sorti boire un verre à un pianobar.
J’éprouvais du dépit en examinant une caricature de
moi, confisquée à un de mes élèves. Il avait le don de croquer
les gens avec une ironie incisive et j’étais maintenant au
nombre de ses victimes.
Cette caricature me représentait sous la forme d’un
ballon humain, esquissé en quelques traits et dominé par
une bulle de bande dessinée, pleine de galimatias biologiques.
Sans doute n’aurais-je pas aimé qu’il me traite
d’enflure, mais cela m’aurait moins ulcéré. Une moquerie
perspicace est toujours plus acide qu’une insulte grossière.
Minuit cinq. Le pianiste vient s’asseoir au bar, à ma
droite.
— Vous permettez que je jette un coup d’oeil?
— (Je dévisage brièvement ce monsieur et hoche sans
conviction la tête de haut en bas.) Ouais.
— Oh! Ha, ha! Je vois. Plutôt marrant, mais peu flatteur ce
dessin. Le rigolo qui l’a esquissé manie le crayon noir
comme une arme blanche.
— En effet.
— Qui est-ce?
— Un de mes élèves. J’enseigne la biologie dans le secondaire.
— (Le pianiste fixe la caricature en prenant un air réfléchi.)
Dites-moi, lorsque vous accomplissez votre temps de travail,
avez-vous toujours hâte d’en avoir terminé et d’arriver
enfin au week-end ou aux vacances?
— Franchement, oui, même si ma routine d’enseignant
m’absorbe souvent assez pour que je ne voie pas le temps
passer.
— Je vais vous raconter une histoire qui risque de vous
intéresser. J’appartiens à une famille de grossistes où le flambeau
commercial est transmis de père en fils depuis plusieurs
générations. Évidemment, je n’ai pas échappé à cette tradition.
Mon père attendait de moi que j’assure un jour sa relève
et je ne l’ai pas déçu, tout au moins pendant quelques années.
J’ai même épousé la fille qu’il m’a présentée et dont le père
était un client et ami épicier à lui. Ce mariage, toutefois, a
fini en divorce après que j’eus décidé de rompre avec la
tradition.
Musicien dans l’âme, je ne pouvais plus endurer la
servitude accaparante de ma vie marchande. J’aspirais au
bonheur, dont la première condition est la liberté de vivre
pleinement selon son coeur et sa raison. Mais la rupture à
laquelle j’étais résolu nécessitait des sacrifices que ma
femme refusait de consentir. Mon père aussi, du reste, désapprouvait
ma démarche. Il m’a d’abord désavoué et déshérité,
avant de se ranger aux bons sentiments de ma tendre mère,
qui elle comprenait ma souffrance et respectait ma décision.
Me voici donc, enfin libre et heureux de me consacrer
à la musique, et notamment au jazz que j’adore. Cette
nouvelle vie n’a rien de glorieux, sans doute : je joue du
piano dans les bars. Il n’empêche qu’elle convient à mon
talent et à mon tempérament, si bien que mon ancienne habitude
de trahir ma nausée par une grimace a fait place à un
sourire fréquent qui exprime une joie profonde.
— Toutes mes félicitations. Votre parcours et le mien
évoquent deux parallèles dont la première bifurque à un
certain moment, par la force d’une variable qui m’émerveille
et me dépasse. Je n’ai aucun don précis, aucune passion
définie. Sans compter qu’à mon âge, il est trop tard pour
refaire sa vie et il n’y a plus qu’à patienter en attendant la
retraite.
— Peut-être. Peut-être pas. J’ai découvert ma facilité pour
le piano vers vingt-neuf ans, à l’occasion d’un cours. Je
cherchais alors un passe-temps qui fasse diversion à mon
train-train. Puis j’ai commencé à remettre en question ce
train-train qui ne menait nulle part, hors un matérialisme
vide et sombre. L’enthousiasme et la gaieté ne sont pas venus
à moi sans que je les invite.
— Encore bravo. Mais je sens malgré moi que nos deux
lignes de vie sont maintenant perpendiculaires. Merci quand
même et bonsoir. Demain est jeudi et je fais la classe dès
neuf heures.
J’étais las de son exemple que je jugeais impossible
à suivre. En fait, ce jugement était une dérobade. Je prétextais
une impossibilité pour éluder une difficulté. Car le
défi qu’il me proposait de relever était considérable et
néanmoins surmontable. Je savais cela intuitivement sans
avoir le courage de le reconnaître. Tout au long de ma vie,
de nombreux indices d’aptitudes pour la réflexion et
l’écriture auraient pu me mettre sur la piste d’une vie
philosophique et littéraire, plus adaptée à ma nature et donc
plus heureuse.
Déjà, lorsque j’étais collégien, je composais des
dissertations où les idées et le style se cherchaient sans que
cette incertitude justifie un doute quant à la réalité de ces
aptitudes. Et pourtant j’en ai douté, pour une raison inavouable
: il était plus facile de me laisser guider par mon
père, qui ne manquait pas d’assurance et fournissait des
arguments solides à l’appui d’une orientation scientifique,
centrée sur le tangible et l’utile. Cette facilité était un piège
à cons.
Il y a une vieille blague selon laquelle un homme
cherche sa montre sous un lampadaire allumé, alors qu’il
fait nuit. Un passant bienveillant lui vient en aide. Après
une minute de recherches infructueuses, il demande à
l’homme s’il est certain d’avoir perdu sa montre sous ce
lampadaire. Et l’homme de répondre : « Non, je l’ai perdue
là-bas dans le noir, mais ici on voit mieux parce que l’endroit
est éclairé. »
J’étais à l’image de cet homme. Je cherchais le
bonheur dans la science, qui fait uniquement la lumière sur
les apparences, et ne trouvais rien. Ou plutôt, je trouvais
beaucoup de choses qui n’avaient rien à voir avec l’essentiel
dont ce bonheur dépendait, soit l’attitude qui au coeur de
ma vie en déterminait l’humeur. C’est cette attitude que je
devais étudier avant tout, en vue d’un assagissement qui
me rendrait plus heureux. Certes, rien n’était plus ardu que
cette étude, remplie de mystères et de contradictions. On
y avançait d’abord à tâtons, comme un aveugle. Mais la
sagesse voulait que je persévère dans l’effort de me connaître
pour enfin suivre énergiquement une voie à mon goût et à
ma mesure.
Cette nuit-là, je n’ai pas réussi à dormir. La caricature
de moi et les paroles du pianiste me hantaient. Je luttais
pour empêcher ces fantômes de franchir le mur du songe et
de peser sur ma conscience de tout le poids de leur vérité,
bel et bien réelle. Quelque chose, cependant, me trahissait
et se faisait complice de ces fantômes – quelque chose de
têtu qui dans mon for intérieur diminuait l’efficacité de ma
lutte et contribuait à remplacer mon sommeil par des scrupules.
Même que plusieurs années plus tard, la caricature
de moi était encore dans un tiroir de ma commode.
Était-ce l’embryon d’un courage? L’échec de mon
sommeil avait-il pour cause la gestation d’un éveil dont la
maturité serait une victoire de l’esprit sur ses propres faiblesses?
Allais-je naître un jour à une vie sage et heureuse?
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